Acéphalopolis
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Panlogue du calife de Bagdad Haroun Al Rachid
La Sphère, par le truchement d’une statue rigide et hiératique, vient d’inspirer
Shéhérazade. Elle évoquait moins la figure d’une goule, cette engeance
diabolique des Mille et Une Nuits, que tous les acteurs présents dans le
bureau Ovale. Alors ma représentation s’est mise à sourire, et chacun put
l’entendre dire : « … elle ne finira donc point cette goule reine
de millions d’âmes et de corps morts et qui seront jugés ! » De
tels abrutis ne pouvaient savoir que cette parole prophétique était de l’aède
Rimbaud. J’ai prononcé les derniers mots de sa Saison en Enfer :
« … et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un
corps ». Pour que l’effet stratégique fût complet, m’est venue cette
citation de Marx dans sa Question juive : « L’émancipation sociale
du juif, c’est la société s’émancipant du judaïsme ». A coup sûr, tout
ceci tombait sous la condamnation de Maïmonide ! Avant que leurs services
n’interviennent, il fallait m’expliquer. La bourgeoisie ne s’est-elle pas
affranchie des tutelles despotiques par un contrat social engageant le
peuple entier ? Chaque citoyen jouit du statut d’être majeur et
responsable. De la volonté collective seule émane donc le pouvoir politique.
Telle est la promesse démocratique. Or Kapitotal et la tour Panoptic ne
font-ils pas surgir de nouvelles castes féodales et ecclésiastiques ? La
rapacité des seigneurs de la finance et la perversité du clergé médiatique ne
supplantent-elles pas les hypocrites férocités d’Ancien régime, au point que
les vestiges de la noblesse et de l’Eglise paraissent de moindres maux, voire
quelquefois de bienveillants recours protecteurs pour une plèbe saignée aux
quatre veines ? Et n’est-ce pas imitation de transcendance divine que les
nécessités économiques et idéologiques dictées à la vile gueusaille, toujours
sous couleur de progrès, de modernité, de liberté ? L’humour sarcastique
du Moloch ne fait-il pas hisser les drapeaux de la Résistance, de la Commune et
de la Révolution française ? Alors, pourquoi s’étonner d’un retour apeuré
vers le Moyen-Âge ? Quel argument contre la réaction d’extrême-droite,
même chez ceux qui prétendent se réclamer de l’extrême-gauche ?
Il faudrait, contre la tentation du diable, rien moins qu’un sens du septième ciel
– du mana – de la Sphère !...
La nuit de l’Atlantide s’incline devant cette grandiloquence. Le soleil brille à l’Est et
s’éteint à l’Ouest, vont découvrir demain les agents de la Panoptic à propos
des élections en Ukraine et en Europe. L’acteur contemple au loin la ligne
d’horizon, par-delà l’immense praticable de la scène. Sous l’océan scintillent
des phrases qui lui sont parvenues dans une langue liquide. J’entends l’appel
de ce qui a besoin de moi pour être dit et me crois destiné à le dire tant il
vient des profondeurs, se dit-il. Toutes les crises de l’humanité sont des
conflits qui opposent le corps et la tête, signalant des pathologies dans les
rapports entre la matière et l’esprit. Toutes révèlent une absence de
médiation. Quand noblesse et clergé font sécession du peuple, un Tiers-Etat
guillotine cette excroissance et crée des normes libérales pouvant à leur tour
se transformer en tumeur. Tel était l’axe entre Washington et Jérusalem, qu’il
voyait comme un péril Monsieur Tout Blanc venu de Rome poser son front contre
le mur de béton séparant Israël du territoire occupé. La presse internationale
avait éventé l’affaire d’une statue parlante à la Maison Blanche, et dans le
même temps, comme si cela ne suffisait pas, voici qu’éclaterait bientôt le
rocambolesque scandale du tombeau de David sur le mont Sion. Tout ça le
week-end qui devait donner une tête à l’Europe. Car les principaux candidats
n’avaient pas plus tôt fini de jacter sur la grandeur de l’humanisme que les
cinq tonnes du David sculpté par Michel Ange s’écroulaient devant le Palazzo
Vecchio. Mais ce n’était qu’une réplique. L’original, dans la Galleria
dell’Accademia, s’était quant à lui envolé ! Ne restait que sa fronde à
pierre, ce qui fit rire du côté de la Cisjordanie. Ce n’en fut pas pour autant
le signal d’une troisième Intifada. Le commando militaire d’un seul homme qui
avait très professionnellement opéré ce jour même dans le Musée juif à
Bruxelles, offrant par un bain de sang l’occasion d’assimiler cet acte criminel
à toute critique du sionisme, fabriqua la diversion souhaitée. Nul ne pouvait
plus voir l’humanité comme un Golem, cet automate animé par la science
cabalistique d’un rabbin, ni spéculer si le rabbin lui-même avait une tête. A
l’unisson tous les membres de la confrérie, par la bouche d’Avraham Goldstein,
interdirent la messe qu’un pape idolâtre allait célébrer dans le Cénacle où aurait
été intronisée pour les Chrétiens l’Eucharistie. C’est alors que, depuis son
tombeau, le David en marbre de Carrare éleva la voix pour chanter l’un de ses
psaumes...
Shéhérazade se sent comme une déesse primitive à l’âge de la pierre. Devant elle s’est
évanoui le monde moderne, à mesure qu’une statue s’en est emparée. Ce sont des
forces élémentaires d’avant Noé que ce clan regroupé dans une caverne au sommet
de la civilisation. Nul son n’a franchi ses lèvres tout le temps de son laïus.
On l’a entendue parler mais tous les mots venaient d’une ventriloquie
manigancée par l’effigie grandeur nature d’un barbu à turban dans le coin du
bureau Ovale. Elle cherche la cohérence de ce qui échappe à sa mise en scène.
Bien sûr, il viendra des explications sur la présence de ce bois sculpté laissé
là par Bill Clinton comme par les Bush père et fils. Et la dramaturge a reconnu
les traits du calife Haroun al Rachid. Mais toute experte en magie qu’elle se
veuille, comment admettre qu’il ait pu lui faire produire une analyse de
l’Europe actuelle ? Le premier à réagir fut BHL : « Bon
résumé de la situation. J’aurais pu en être l’auteur, si je servais d’autres
intérêts que les miens ». Benny Steinmetz, principale fortune
d’Israël, bondit : « N’avoue pas cela, tu sais bien que nous
n’avons pas d’intérêts particuliers ! ». Peu importe en regard de
la confusion générale provoquée par les images de Terre sainte. Une attaque
nucléaire n’eût pas causé plus de chaos que la diablerie des oiseaux de nuit
surgis devant les caméras quand le David en marbre entonna son psaume depuis
son tombeau sous les projecteurs : « Seigneur, dirige-moi par ta
vérité ! Je louerai l’Eternel pour sa justice !... ». Dans
un sabbat de hiboux aveuglés par la lumière au sortir de leur antre, gardiens
du Christ et rabbins furent mis en déroute par cette sorcellerie. Nul artifice
technique n’expliquait davantage l’origine d’une telle voix que les acouphèmes
à la Maison Blanche. Il fallait donc évoquer la tuerie de Bruxelles. Mais la
moindre mémoire non artificielle, depuis la bombe de la Piazza Fontana de Milan
en 1969, n’avait-elle pas enregistré les innombrables massacres aveugles comme
relevant d’une stratégie de la tension programmée depuis ce bureau ? Les
regards se fixèrent sur la statue du calife. Ce n’était pas qu’il eût parlé, ce
témoin de Bagdad exilé depuis le pillage des palais abbassides ; l’effet en était pire.
Son silence à lui seul saturait l’atmosphère d’une clameur venue du fond des âges.
Il était certain qu’il savait. Comment faire taire une vulgaire œuvre d’art ?
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