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L'Œil imaginal

À la mémoire de Jacques De Decker  

Cultural Animation & Entertainment Strategy for Anesthesia of Revolution

Cet acronyme dont vient d’être divulgué l’usage dans certains milieux du renseignement, révèle assez le césarisme fondamental d’une civilisation. Depuis plus de mille ans rôdent sur l’Europe le fantôme de Charlemagne et son fantasme d’un Reich millénaire. Aux chants des canons répondent Ulenspiegel et François Villon. Quand l’Empire français triomphe en Prusse, l’aède Hölderlin lance un cri : « Und wozu Dichter in dürftiger Zeit ? (Pourquoi le poète en temps de détresse ?) ». L’Empire prussien triomphe-t-il en France, l’aède Rimbaud s’exclame : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde ». Aux bombardements nouveaux, l’aède Aragon réplique par la « Ballade de celui qui chanta dans les supplices » ; l’aède Brecht, par « Furcht und Elend (Grand’Peur et Misère) des Dritten Reiches ». Mais quand règnent loi du silence et prolifération d'insignifiance, quel Césaire face à CAESAR ?...

Comme Napoléon salua la dépouille de Frédéric II à Potsdam en 1806, Hitler s’inclina devant le tombeau de Napoléon aux Invalides en 1940. Au gré d’un balancier qui oscillait selon les vents d’Est et d’Ouest, ce fantôme et son fantasme prenaient corps de part ou d’autre du Rhin : l’Europe nouvelle des multinationales enfin les a réunifiés. Telle est la victoire du Bourgeois Gentilhomme qu’il a pris le pouvoir des deux côtés du Rhin comme de l’Atlantique. Mais aussi du Jourdain, si tel était le nom visionnaire que lui avait donné Molière. Sa puissance tient dès lors à l’inversion des signes opérée par son industrie du verbe et de l’image, pour faire triompher le vrai Reich promis à durer mille ans. L’Ancien Régime travesti en République, Versailles arborant le drapeau de la Commune, Pétain chantre de la Résistance : ainsi s’écrit la prose de Monsieur Jourdain. Qui s’est modernisée depuis son trip en Amérique…

Son apparence n’est donc plus celle d’autrefois, tant ses affaires ont prospéré depuis l’époque de Molière. Ainsi privilégie-t-il désormais le look sympa de la Silicon Valley. Que Monsieur Jourdain porte aujourd’hui le nom de Bill Gates atteste leur identité commune de nouveaux riches incultes et parvenus, mimant les attributs de la noblesse. « L’homme qui vivra mille ans est déjà né », plastronne-t-il en champion des technologies sur les plateaux télévisés. N’étant qu’imitation d’un modèle inaccessible, il a construit son règne sur l’économie mimétique. S’il a conclu le pacte faustien, c’est en ignorant Goethe aussi bien que Césaire et Molière, Hölderlin et Rimbaud, Brecht et Aragon. Sans parler d’Ulenspiegel et de François Villon. Mais il connait tout du transhumanisme…

À l’intérieur d’un enclos mental qu’il est prohibé d’interroger, se déploie donc la Cultural Animation & Entertainment Strategy for Anesthesia of Revolution, attestant l’emprise idéologique de Monsieur Jourdain. Sa consécration définitive eut lieu le jour où un singe macaque fit avec lui un selfie sur l’appareil d’une marque lui appartenant. « Moi d’abord » est depuis le slogan s’affichant sur les écrans de milliards de followers. Ainsi vient-il de mobiliser ses plus fameux experts pour propagander une semaine de l’intelligence artificielle en Belgique. Si la moindre pensée avait encore droit de cité, chacun saurait que numérisation, robotisation, pixellisation sont une irréalisation du monde, inséparable de sa réification. D’où le programme de flicage, fichage, formatage des humanoïdes par le programme cybernétique du Bourgeois Gentilhomme. Porteur de l’idéologie spécifique à la société marchande, qui nie tout antagonisme entre les classes, il prétend les concilier toutes en son personnage. Le vivant symbole du Tiers-Etat se travestit de siècle en siècle, sans jamais perdre de vue la nécessité d’anéantir toute conscience historique. Jamais une telle charge négative n’a miné la positivité d’un système indiscutable, en permanence neutralisée par un discours où le poison contient son antidote. Où tout n’est plus que jeu de vases communicants entre toxicité et désintoxication. Les formes de vie dépérissent, la socialité se dégrade, mais ce modèle assure posséder tous les remèdes. Les firmes empoisonnent et tirent leur valeur ajoutée d’une promesse de santé : le marché des nuisances est aussi celui du bien-être. Seigneur à la fois saigneur et soigneur, tel apparaît le patron global produisant virus et vaccins d’une polis dépolitisée où la politique est de seule police. La dialectique du maître et de l’esclave abolie, s’impose une domesticité proposant comme idéal suprême le simulacre des anciennes jouissances nobiliaires. Ainsi Monsieur Jourdain, instruit par sa propre expérience (il fut la dupe d’un jeu de regards), comprit-il qu’il s’en fallait d’une possession du regard d’autrui pour s’approprier le monde en étant le maître des images. Apprenti du trompe-l’œil quand il se déguisait en grand Mamamouchi, le Bourgeois Gentilhomme est devenu le plus grand expert en leurres de l’histoire. Dans son entreprise de complète mercantilisation du monde, il fait du regard la principale source de profit, par distribution de denrées gratuites nourrissant un marché secret plus juteux que l’or et le pétrole d’antan : Big Data…

 Big Data center

Si les armées d’agents culturels au service du programme CAESAR n’ont guère le temps de lire (par exemple) Dostoïevski, toutes les données des Frères Karamazov sont enregistrées par l’Intelligence Artificielle, dont les ordinateurs ont en mémoire la description de l’humanité comme d’un troupeau dépendant du pouvoir qui lui dicte sa conduite. Si bien que seront intégrées aux situations contemporaines les visions du Grand Inquisiteur lorsque il affirme : « Nous arriverons à les convaincre qu’ils ne deviendront libres qu’au moment où ils renonceront à leur liberté et se soumettront ». De même est-il signifié au troupeau qu’il ne recouvrera sa liberté que grâce au vaccin promis et offert par les multinationales…

Une épidémie planétaire était-elle prévue de longue date, consécutive au système fondé sur la dictature du travail mort et de la valeur d’échange ? Rien de plus utile qu’un ennemi mortel contre quoi mobiliser les énergies dans une union sacrée des forces vives de la nation, pour qu’un contrôle militaire du troupeau le réduise à mendier chaque assouplissement de la coercition comme une faveur providentielle. Battez-vous pour mériter les aménagements de peine que nous vous consentons ! Pensez à ce que serait votre vie sans les possibilités de communiquer fournies par la tour Panoptic ; rendez grâce à Kapitotal d’investir dans les technologies qui vous sauvent ! Cet arrêt brutal du monde passé, s’il présente quelques inconvénients, n’a-t-il pas permis de faire un progrès de dix ans vers le monde futur ?...

À dessein, les pouvoirs publics auront taillé dans les capacités d’accueil des hôpitaux rapidement débordés par les vagues de fièvre, en sorte que cette saturation justifia la séquestration des populations, prudente mesure préventive contre les explosions de colère à prévoir suite aux réformes dictées par les intérêts de Big Pharma et Big Data, navires-amiraux du Bourgeois Gentilhomme. Cette crise ne lui est-elle pas bénéfique ? Ne fait-elle pas s’envoler les cours en Bourse ? N’éponge-t-elle pas une surproduction qui entravait la bonne marche des affaires ? Ne détruit-elle pas assez de petites structures pour éliminer la concurrence ? Ne permet-elle pas un bond dans la modernisation technologique au profit des grands groupes, capables de mettre en œuvre l’économie numérisée ? N’aggravera-t-elle pas la destruction des protections sociales et des services publics ? Toutes questions expurgées des publications autorisées par CAESAR, tant il est interdit d’éclairer ce que Brecht nommait en son théâtre « les racines du mal »…

À l’heure où le chœur des pleureuses médiatiques n’en finit pas de se lamenter sur les conséquences fâcheuses de Kapitotal, tout en cautionnant à l’unisson les discours apologétiques de la tour Panoptic, n’a plus droit de cité la pensée critique. C’est quand la tyrannie du travail mort menace un travail vivant moribond dans sa survie même, que prolifèrent les biotechnologies comme promesses d’avenir viable, et que les Etats s’affirment biocratiques en ne proclamant pas de plus haute finalité que la santé publique, sous l’autorité sacrée du corps médical. Celui-ci ayant capitulé face aux radiations nucléaires, à la chimie agroalimentaire et aux industries apothicaires, il est peu suspect d’avoir pour finalité la santé des populations dans son pas de deux avec le pouvoir pour gérer les campagnes vaccinales du Bourgeois Gentilhomme. Leur stratégie commune vise à imposer résignation au pire, conformité aux normes répressives, adaptation à la misère, acceptation du désastre, accoutumance aux servitudes. Les technologies du consentement permettent un do it yourself de l’aliénation, criminalisant toute résistance dans le psychisme des victimes. Assuré de leur soumission, Monsieur Jourdain peut détourner l’attention du troupeau vers cet ennemi intérieur que sont les immigrés, comme vers telles méchantes puissances extérieures…

Trois siècles et demi de commerce lui ont appris qu’au cœur du marché trône l’image, dont le règne dépend d’une capture des regards. Il convient donc de concentrer ceux-ci sur les écrans comme on dirige les yeux du bétail vers le foin de sa mangeoire. Qu’est-ce qu’un bracelet électronique pour tenir à l’œil l’éventuel fugitif en comparaison d’un enclos d’images, même filmées sur une autre planète ? Ce labyrinthe concentrationnaire permet un contrôle d’autant plus efficace, que le troupeau croit exercer un droit de regard grâce au bidule qu’il véhicule sous son faux cuir…

Quand l’infinie démultiplication des images ne renvoie plus à aucune altérité, quand seule règne la visibilité du néant, c’est la capacité non seulement de voir mais d’entretenir un rapport avec l’invisible qui se trouve menacée de mort. Ainsi s’intensifie la colonisation des zones les plus enfouies du cerveau, par les légions de CAESAR dont les armes sont ces images. L’art se transmute en marchandise et la marchandise en art. Le terme d’icône utilisé pour sacraliser tel fleuron de telle marque ou telle star de l’industrie culturelle dit assez leur caractère intouchable, même et surtout si elle est réputée iconoclaste. Un aveuglement généralisé résulte ainsi d’une dictature de la visibilité. Pire qu’un nuage atomique est celui qui gouverne les têtes, justement appelé cloud. L’image, fenêtre sur l’infini, devient guichet de prison portatif. Plus aucun point de fuite reliant l’œil à l’au-delà de l’horizon. Cette structure techno-bio-militaro-informatique désintègre davantage encore que l’ « aura de l’original » évoquée en son temps par Walter Benjamin : elle détruit l’imagination. C’est elle qui succombe aux impératifs technologiques, lorsque Monsieur Jourdain prend nom de Larry Page, cofondateur de Google, pour affirmer du cerveau humain qu’il est « un ordinateur obsolète ayant besoin d’un processeur plus rapide et d’une mémoire plus étendue ». Mais le plus puissant ordinateur serait-il capable d’intégrer toutes les informations contenues dans un arbre ou le vol d’un oiseau ?...

Peut-être, au dixième confinement, les propriétaires de l’Animal Farm regroupés sous la figure du Bourgeois Gentilhomme imposeront-ils des mesures de jugulation du bétail ne faisant plus l’économie de chaînes et menottes physiques, outre les appareillages de séquestration psychique, pour qu’enfin soient appliqués des gestes-barrières dignes de ce nom…

Mais de quelque coercition, claustration, réclusion dont on ait jamais privé de liberté l’espèce humaine, toujours elle fut sauvée par l’hypothèse d’un regard la réinventant grâce à l’Œil imaginal.

Anatole Atlas, 1er avril 2021

 Jacques De Decker

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