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L'aède Lumumba ne meurt pas

 Patrice Lumumba le 30 juin 1960


Patrice Lumumba ne fut pas seulement une figure politique de premier plan. Il est devenu rapidement un mythe littéraire, au sens le plus fort, comme l’incarne notamment la pièce d’Aimé Césaire Une Saison en Afrique. A l’heure où le journaliste Ludo De Witte fait paraître un livre établissant les responsabilités de l’Etat belge dans l’assassinat du Premier Ministre congolais de l’Indépendance, Jean-Louis Lippert reparle du « Satan de Stan », l’une des figures tutélaires de son roman Mamiwata.


L’Afrique est là et elle n’est pas là. Son cadavre non encore né hante le monde civilisé. Un foyer moyen de chez nous ne consomme-t-il pas chaque année le revenu de mille familles congolaises ? Economie cannibale oblige, nous avons tous mille nègres dans notre frigidaire. Quel effet sur nos rêves, nos mémoires, nos consciences ? Mais l’art, la pensée, la culture occupent-ils dans cette société la part du cœur et de l’esprit dans l’organisme humain ? Quel rapport entre nos réalités, nos représentations ? Quelle communion quand tout n’est qu’intérêts particuliers ? Où les êtres, réduits à l’état d’objets, ne voient accorder le statut de sujets qu’à une représentation falsifiée d’eux-mêmes sur le marché des images, Patrice Lumumba paya de sa vie le crime d’avoir posé la question de l’humaine universalité. On voudrait réduire cet assassinat à quelque exaction de l’Etat, quand c’est la société belge entière, coloniale et métropolitaine, qui fomenta son élimination physique aussi bien qu’elle arma les basses œuvres.

 L'entrée de Lumumba à Bruxelles

Dès l’entrée de Lumumba sur un âne à Bruxelles, on savait que ce nègre était de trop. Car l’aède est l’hôte éphémère d’une parole singulière et plurielle qui n’est nulle part chez elle.

Si la voix de Patrice fut essentielle, c’est dans la mesure où elle eut contre elle toutes les apparences. Elle demeure éternelle d’avoir été inactuelle. Une telle résonance ne se laisse pas dire dans le langage habituel. Voilà pourquoi je ne crois guère aux mots qui prétendent réhabiliter sa mémoire dans la langue de l’information journalistique ou politique.

Se trouvait-il quelqu’un en Belgique, il y a cinq ans, pour parler de Lumumba ? J’écrivis alors un roman qui lui était dédié : le récit fabulé, qui s’avère véridique, de son meurtre, constituait l’un des axes essentiels de Mamiwata. Ce fut passé sous silence.

Aujourd’hui paraît à grand bruit la traduction française du livre de Ludo De Witte consacré à cet assassinat. Pour mener son enquête, l’auteur a puisé dans les archives ministérielles. Animé par les meilleures intentions du monde, son livre a le tort, selon moi, d’isoler en les désignant quelques coupables. S’agissait-il d’un simple crime d’Etat ?

 Patrice Lumumba et le Roi Baudouin en 1960

Il faut rappeler qu’en ce temps-là le monde blanc, unanime, tenait Lumumba pour l’incarnation du Mal. J’apprenais à l’école, en guise de rudiments historiques, à le ranger, entre Hitler et Néron, parmi les figures instituant le mystère d’une diabolique Trinité. Les émeutes s’intensifiaient alors du côté de Mangobo, dans la cité indigène de Stanleyville. La chair martyrisée de l’univers y animait le verbe d’un prophète. Il eût été plus inconcevable de voir un Blanc tenir au bar du Wagénia le moindre propos favorable au Satan de Stan qu’à la cathédrale Saint-Basile, sous Staline, d’entendre un prêche en l’honneur de Saint-Joseph ou de Léon Davidovitch Bronstein, dit Trotsky. Pendant ce temps boyesses et boys nègres, dans chaque bicoque, prodiguaient aux petits Belges des initiations humaines dont leurs parents ne pouvaient avoir idée. Bientôt viendraient  la Table Ronde et le discours du 30 juin. Comment pouvions-nous ne pas devenir bandits, artistes médiocres, penseurs déclassés ? Ce fut à peu près le cas de tous mes amis. N’est-ce pas à ce titre que, voici trente ans, il fallait tomber sur l’Internationale Situationniste ? Raoul Vaneigem était le premier auteur d’Europe qui, dans la revue de ce groupe, eût offert de la rébellion des Simbas une image non conforme à celles de la propagande officielle. Comme nul autre il conjuguait la révolte au plus-que-parfait du subjectif.

Au printemps de l’an 1992 s’ouvrirait au Zaïre la Grande Conférence Nationale. Le temps était venu pour moi d’accomplir le voyage pour gribouiller un cahier de retour au pays natal. Il en sortit un livre, publié en automne 1994. Sur la rive où se dressent toujours les décombres du rêve colonial, mon chant de deuil pour une sirène africaine recueillit les éclats d’une parole telle qu’elle s’était cristallisée dans la mémoire orale du fleuve. Le récit de la mise à mort de Patrice Lumumba s’y trouvait à fleur d’eau. J’ai glané là dans le détail toutes les circonstances ayant entouré une crucifixion programmée. Pas un nom ne manquait au scénario de ce nouvel évangile : ni les César, ni les Hérode, ni les Caïphe, ni les Judas. Quel filon de pépites et pierres précieuses, pour mon travail d’orpailleur clandestin, dans la geste épique du héros ! Lors des multiples interrogatoires policiers et militaires, aucun sbire ne soupçonna les gemmes dont s’ornerait le tabernacle d’une construction littéraire qu’à bon droit l’on peut juger hérétique, selon les canons de l’architecture classique. Or voici que, ces jours-ci, s’ouvre la sacristie de Mamiwata. Chacun peut y aller voir : par la voix de Charlemagne et de Sankele, c’est un calice de diamant brut où se réfracte, en guise de Saint-Sacrement profane, la Passion du Satan de Stan.

Est-il de création humaine autre qu’abominable : afin que la vie soit un peu plus divinement vivable, ne faut-il pas que nos œuvres affichent la gueule des bêtes que nous sommes ? C’est ce que disent les cathédrales – de pierres ou de mots. Cathédrale de chair et de pensée pour toujours est l’aède Lumumba, qui fut immatriculé dans une case de Mangobo, pas très loin de la cathédrale où je fis ma première communion.

Jean-Louis Lippert, « Le Carnet et les Instants » n°111, mars 2000.

 Patrice Lumumba

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