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SPHÉRISME > Nabil Wahbi

Nabil, entre Nil et Nihil

Pour Nabil Wahbi, mort dans son sommeil à vingt-cinq ans

J’ignore tout de toi, n’ayant pas sous les yeux l’album de tes photos publié par ton père, qui trône sur notre cheminée en Belgique. Mais à combien de jeunes Marocains ai-je confié mon sac sur la plage d’Agadir avant de plonger ; combien de conversations ébauchées sous l’alibi de la traduction d’un mot en arabe, quelquefois prolongées pendant des heures, qui me firent entrevoir les problèmes gigantesques (aggravés par la récurrence de l’expression “ mechi mouchkil ”), auxquels est confrontée la jeunesse maghrébine – geyser de lumière adamantine englué dans la marée noire des pollutions contemporaines sur fond d’aliénations archaïques. Le peu que j’ai capté de toi laisse présager que tu m’aurais très tôt fait connaître ton père, de sorte que notre relation se serait estompée dans l’ombre d’Hassan Wahbi. Or, tu t’affirmais déjà comme un scripteur de lumière – autre manière de dire étranger professionnel, selon l’expression d’Abdelkébir Khatibi, dont l’ombre tutélaire dut être écrasante au point d’avoir – peut-être – contribué à te faire franchir le cap. Quel héritage le fils lègue-t-il à son père, s’il se trouvait lesté de celui de l’Exote ? Quelle(s) forme(s) prend son testament ? Quel ascendant exerce alors le descendant ? Quelle antécédence du rejeton mettant son père en croix pour l’entendre murmurer : « Fils ! Fils ! Pourquoi m’as-tu abandonné ? »…

 Nabil Wahbi

J’écris ceci dans les pages blanches des Héritiers silencieux d’Hassan Wahbi, texte paraissant s’adresser, comme en filigrane l’une de l’autre, aux figures devenues gémellaires de toi-même et d’Abdelkébir Khatibi. Les allusions à l’ombre et à la lumière y abondent. Après avoir parlé d’un théâtre d’ombres à propos de Khatibi, ton père ajoute : « Nous sommes héritiers de cette poétique du regard ». Cette phrase que tu lui as dictée, comment n’y pas percevoir le cri du fils exigeant pareille déclaration d’amour ? Tu fis donc en sorte que cette poétique du regard fût la tienne qu’il revenait à ton père d’admirer, lui-même et Khatibi relégués dans l’ombre par tes jeux de lumière posthumes…

Mais l’auteur du Scribe et son ombre n’avait-il pas conclu son dernier livre par des mots prémonitoires : « Ce jeu de miroir est dangereux, il accentue le risque d’être un reflet perdu dans le regard de l’autre » ? N’y définit-il pas sa tâche comme « la transfiguration d’une expérience en épreuve initiatique » ? N’y désigne-t-il pas la photographie comme une « scénographie de l’extase », le photographe comme un « quêteur de l’extase » ?...

Eh bien, tu l’as pris au mot. D’un envol fulgurant tu as mis en action cette paire d’ailes qui est l’organe humain le plus oublié. Tu n’es ni mort ni disparu mais, selon le mot splendide offert par une des langues d’Al Andalous, tu es un desaparecido : un désapparu. D’une manière défiant à ce point toutes les lois de la physique médicale et de la nature, qu’il faut l’appeler surnaturelle, tu as traversé toutes les épreuves initiatiques d’une vie en une nuit. N’est-ce pas une mystique de l’extase qu’incarne ton hijra hors du monde visible ?...

Sans les avoir sous les yeux me revient le vif souvenir de tes photos mettant à nu le monde en le réfléchissant, transfiguration de visages et de paysages plus réelle que la réalité : purs instantanés d’une vérité n’ayant aucune place dans l’actuelle prolifération de représentations falsifiées, pure épiphanie de Haqiqa. Khatibi rappelle volontiers devoir son prénom au fait d’être né le jour de l’Aïd el Kebir, ajoutant qu’il s’agit d’un mythe fondateur de tout ce qu’il écrit. La notion de sacrifice est donc à l’origine d’une œuvre qui te tomba sur les ailes, dans un contexte où sont exterminés les anges de la révélation prophétique. Si l’on remonte la chaîne des généalogies sacrificielles structurant les religions du Livre à partir d’Abraham et de son fils Isaac (dans le mythe judéo-chrétien), peut-être toi, descendant d’Ibrahim et d’Ismaïl, as-tu reçu mission de t’envoler vers les sources premières de l’humanité (celles dont les Livres sacrés ne parlent pas), qui étaient en Afrique orientale, aux sources du Nil. Tu y côtoies les esprits des plus lointains ancêtres, parmi lesquels cet étrange Kam (ou Cham) passé dans la Bible comme fils maudit de Noé pour la raison qu’il précédait son père, puisque son nom porte la trace de Kemet, qui désignait le pays du Nil dans la vieille langue égyptienne. Tu n’ignorais pas les parentés profondes ayant uni les cultures dites africaines dans les temps primitifs. Cham n’est-il pas le nom du Liban qui, retourné, nous donne Nabil ? Et le destin de noblesse auquel t’oblige un tel prénom ne commandait-il pas d’accomplir un exploit dans la langue devenue parfaitement tienne – celle de la lumière – en cette heure où le monde suffoque sous les ténèbres du Nihil. Message est ton voyage entre Nil et Nihil. Contre les confinements spirituels et intellectuels, contre les asphyxies mentales dont suffoque le globe, contre cette cancérisation de l’esprit dont s’accompagne une gangrène du corps social, ton existence entière s’est cristallisée dans un clin d’œil éternel. Ton poème par l’image est une chahada qui atteste la relation profonde entre l’Un et le Multiple, entre l’identité et l’altérité, entre le spécifique et le divers. Une illustration du témoignage d’Abdelkébir Khatibi, qui invite à relire cet auteur de textes prémonitoires ayant fait usage du Logos à l’endroit, quand son envers se lit dans les politiques du monde arabe sous obédience occidentale.

Ta mission fut de transcender ce jeu d’ombres par une lumière qui oriente. Il revient à ton père (je n’ose dire crucifié par la douleur mais je le pense) et à ta sainte mater dolorosa, de manifester combien tu réalises le vœu de Khatibi, qui assignait à l’artiste un impératif : œuvrer pour un universel polycentrique. Ce que je nomme la Sphère.

Anatole Atlas, juin 2020

 K'met

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