à M. Serge Letchimy, député de l'Atlantide
Baroud aux enfers
entre Steve Jobs et Stéphane Hessel
« L'humanité possède le rêve d'une chose dont il lui faut prendre conscience pour qu'elle devienne réalité. »
Karl Marx
— Quand deux augures se rencontraient jadis
— Ils éclataient de rire — Nous avons d'autres raisons de nous réjouir — Dans l'envers du décor — Cette étrange patrie dont nous étions exilés sans le savoir — Où les fantômes se nourrissent des mythologies terrestres — Même si les mortels ont remplacé démons et dieux par des images — Ils n'en sont pas quittes avec les mythes — La révélation prophétique ne mentait donc pas plus — Qu'ironie socratique — Et fulgurance poétique — Tout ce qui fut exclu du monde occidental — Remplacé par le simple bon sens — Des agents d'une civilisation supérieure — Dont le show des idoles est régi par la tour Panoptic — Aux ordres de la divinité suprême — Kapitotal — Quelle joie de pouvoir démentir un nihilisme qui depuis cent ans règne sur l'Occident — L'autre côté du miroir est tout ce qu'on voudra sauf un néant — Le choc est rude — On avait oublié la notion d'au-delà — Qu'il fût historique — Ou métaphysique — Tout a un sens — Lumières ou ténèbres — Depuis l'arbre des origines — Jusqu'en ce verger aux Pommes d'Or — J'ai vendu des milliards de pommes, et dans ce jardin des Hespérides aux Îles fortunées que les Anciens tenaient pour le séjour des Bienheureux je me demande encore à quelle fin.
L'argent ? Plutôt ce signe de la réussite que représentait l'argent — Vous faites bien d'évoquer le succès de votre Apple sur une planète où la moitié des êtres ne dort que d'un œil parce qu'elle a faim, quand l'autre moitié dort de l'autre
œil par peur de ceux qui ont faim — Sans doute mes gadgets frappés d'un sceau biblique assurent-ils ces populations de récupérer durant le jour un repos nocturne défaillant.
N'y poursuivent-elles pas un demi-sommeil généralisé, les uns comme les autres ouvrant alors face aux écrans l’œil qu'ils ferment pendant la nuit — Dans ce théâtre de l'Atlantide, je demeure quant à moi l'être étonné que je fus tout au long d'une pièce de
théâtre où l'on me fit tenir un rôle assez différent du vôtre, puis quitter la scène alors que j'étais sur le point d'en comprendre le fin mot : tout est faux
des idoles auxquelles est sacrifiée l'humanité pour le rachat de sa dette — Combien j'ai vu de près la divinité suprême se présenter face à la misère une créance à la main — Puis peser longuement sur ses balances la valeur de chair et de sang devant lui être immolée — Pour prix du prétendu dommage qu'elle avait subi — De cette manière ses grands-prêtres soupèsent la valeur des civilisations — Jugement qui dépend en dernière instance — Des agences de notation — C'est donc en toute rigueur des experts — Que s'apprécie le poids des péchés à racheter — Qu'ils soient ceux de chaque être — Des multiples cultures — Ou de l'humanité — Le débiteur est-il insolvable ? — Il n'en sera jamais quitte avec la divinité suprême — L'impossible réparation du crime originel — Prendra la forme d'une éternelle damnation — Jusqu'à ce que l'engeance misérable s'acquitte auprès de la fiscalité divine — A moins que celle-ci ne fasse descendre sur terre quelque deus ex machina militaire — La race élue bouleversant le théâtre du monde — Par une extraordinaire machinerie de guerre !
*
— Alors le sacrifice au Moloch est total — De propitiatoire, il devient expiatoire — C'est de tous les péchés d'Israël qu'est accablée la bête émissaire — Ainsi le prochain raid occidental contre la Perse et la Phénicie — Dont l'heure doit s'adapter aux calendriers des élections française et américaine — Partout le fantôme de la liberté — Produit l'écroulement des structures étatiques — Un jeu d'enfant de leur faire couler le sang — Contre des simulacres de révolutions — Fomentées par nos idoles — Afin que la divinité suprême s'enivre tant et plus — Dans le crâne de nouvelles victimes — Combien de sang frais fume sur les autels économiques — Un gigantesque bûcher sacrificiel — D'autant plus légitime qu'il rend justice — Au nom d'une civilisation supérieure — Contre la barbarie — Remarquez que Moloch était une idole phénicienne — Mais nos tribus ne furent pas les dernières à pratiquer les sacrifices humains — Jamais leur principe ne fut aboli dans le judaïsme — Non plus que dans le christianisme — Maints meurtres rituels y font encore l'objet de fêtes annuelles — « Prends ton fils unique et va me l'offrir en sacrifice !... », dit l’Éternel à Abraham — Ce fut le contact avec la religion perse de Zoroastre — Qui civilisa quelque peu ces mœurs barbares — Faisant naître un contentieux vieux de trente siècles — Depuis lors une logique tribale — Impose la symbolique du troupeau — Malheur à qui transgresse la loi de l'enclos — Certains prophètes comme certains sages et certains aèdes en savent quelque chose — Conditionnement troupier n'ayant jamais prévalu davantage qu'au cours de ces décennies — Depuis que toute altérité dialogique fut interdite — Une domestication sans précédent — Peu dans la bétaillère entendraient nos propos — S'ils étaient divulgués — Le risque est minime — La divinité suprême exigea la cervelle du cheptel — Pour qu'advînt le marché mondialisé — Cet anthropocide bien déguisé — Témoin d'une civilisation — Supérieure à toute autre — Sans doute est-ce la fonction des enfers — De nous donner à voir le monde sublunaire — Avec les yeux d'êtres venus d'une autre galaxie — D'où cette planète nous apparaît telle une déesse plus sauvage — Qu'avant la naissance des hommes — N'ayons pas d'illusions sur l'image qui subsiste de nous dans l'esprit des mortels — Elle n'est que le reflet d'un reflet fabriqué par des instruments que nous connaissons bien — Fonction propagandiste et publicitaire — Comment ne pas conclure à la démence des messages en faveur d'un tel système — Feignant d'en déplorer les conséquences mortifères — Dettes monstrueuses — Déchets abominables — Sols et mers à l'agonie — Nature et cultures en péril — Êtres privés d'essence et de substance — N'existant qu'en fonction de l'apparence — Que leur confère un emballage plus ou moins séduisant — Rien de réel — S'il n'est de réalité que représentée — Par le show des idoles — Obéissant au doigt et à l’œil — Une aubaine pour les fans — Plus d'idéal — S'il n'est de représentation que falsifiée — Ayant pour agent coagulant l'interdiction de questionner ce monde — Où la marchandise humaine est variable d'ajustement structurel — Pour les exigences des actionnaires — Aux ordres desquels fonctionne — En guise de pouvoir politique — Le World Financial Power — Né dans les ruines du World Trade Center — A la faveur d'une transe convulsive — Qui voit Dionysos dérober la couronne d'Apollon — Grâce à l'entremise d'un certain Nietzsche — Aucun rapport entre le Zoroastre dont nous parlions et son Zarathoustra — Ce dernier n'est qu'un masque de plus pour la divinité suprême — Qui peut apparaître ouvertement démoniaque — De même que Carthage devait être détruite — Sous les bombes seront anéanties les racines — Des Perses et des Phéniciens — Des Scythes et des Thraces — Des Berbères et des Égyptiens — Des Arabes et des Éthiopiens — Des Yéménites et des Afghans — Des Touaregs et des Somaliens — Des Libyens et des Mésopotamiens — Non moins que des Européens — Toutes civilisations — Décrétées inférieures — Les Grecs étant en première ligne du massacre — Sous une dictature des colonels — Moins militaire que financière — Pour la plus grande gloire du Capital — Cet autre nom de l’Éternel !
*
— Il nous fallait un tel recul pour apercevoir — Combien ce système fait se conjoindre les extrêmes — L'infiniment grand et l'infiniment petit — De votre point de vue le troupeau se composait de nano-anthropoïdes — Pour le bétail humain j'étais un giganthrope — Ce différentiel monstrueux sur le plan matériel — S'accompagne d'une tendance inverse — Dans la dimension spirituelle et intellectuelle — Où la Grande Surface impose un aplatissement tel — Qu'il annule tout écart entre chant prophétique — Et grognement du primate — Celui-ci s'est emparé du sommet de la pyramide — Reléguant l'ancien aède aux oubliettes — Le premier flic de France matraquant la voix d'Aimé Césaire — Au nom d'une civilisation supérieure — Le venin de son discours dirigé contre l'islam — Communauté résistant à l'atomisation — Pratiquant une foi dans l'au-delà — Le pire crime pour les gardiens de l'enclos — Vous imaginiez nos propos captés par quelque antenne des mortels — S'ils se déconnectaient au préalable des machines — Pour se brancher sur la longueur d'ondes adéquate — Celle qui permet d'entendre les voix de l'autre monde — Nous avons jusqu'ici pour ainsi dire communié — Dans une même perception des réalités terrestres — En nous séparant — Peut-être notre dialogue va-t-il gagner en dialectique — Tentons l'expérience — Depuis ce mythique jardin des Pléiades au cœur de l'Atlantique — Allons chacun de notre côté !
*
S.
J. : Tout ce qui était moi n'est plus ; le reste acquiert une vie
démesurée. L'histoire d'un homme signifie-t-elle quelque chose ? Dans
toutes les villes du monde se sont allumés des autels à même le trottoir devant
mes boutiques transformées en chapelles ardentes. Bougies, fleurs, pommes
conformes au logo génésiaque.
S.
H. : Pour moi, l'ironie voulut que les vivats survinssent au moment le plus inattendu :
lorsque, lassé par certains rebondissements de mauvais goût, je crus bon d'inciter
le public à l'indignation. Ce qui déclencha maints troubles dans l'opinion, dont
certains ne furent pas sans inquiéter vos amis de l'élite financière.
S.J.
: Oubliez-vous que mes écrans furent les déclencheurs de ces justes colères ?
Combien de connexions ne furent-elles pas rendues possibles entre les continents
grâce à nos réseaux, qui propagèrent les révoltes contre toute forme de régime autoritaire ?
Mais j'admets le bien-fondé de votre remarque. Chaque jour apparaissent les images
d'êtres toujours plus indignés, révoltés, désemparés comme par une catastrophe universelle
dont l'effet pourrait se comparer à l'effroi d'enfants qui auraient mis les doigts
dans la prise d'un incompréhensible système, nul ne leur ayant expliqué l'objective
réalité des lois de l'électricité. Dois-je en être considéré comme plus responsable
que les services en charge de l'instruction publique ?
S.H.
: J'ai peur que la distance entre nos interprétations n'atteigne celle séparant
les rives de l'Atlantique. La première tournure de notre dialogue, il me semble,
était d'ordre métaphysique. Si cette vaste mise en scène de la lumière et des ténèbres
dont nous fûmes les témoins durant notre existence avait un sens, il nous restait
à le chercher dans les coulisses derrière le décor. Encore fallait-il que le dramaturge
eût conçu sa création dans l'intention d'offrir à ses personnages un intelligible
destin. Ce dont s'alimentait la foi de nos coreligionnaires. Car nous appartenons,
vous et moi, à cette vieille tribu de cabotins assez rusée pour croire à l'effet
des sacrifices expiatoires. Nos superstitions ne nous font-elles pas rêver à l'existence
d'un deus ex machina ? Depuis les
premiers temps, nous entretenons la coutume d'innocents rituels destinés à nous
garantir les faveurs de la fortune céleste. On pose la main sur sa victime afin
de signifier qu'on en est le propriétaire, puis quelque initié s'applique à verser
le sang sur une table de sacrifice. Pour célébrer son culte, Moïse avait fait construire
un temple portatif entouré de rideaux : le tabernacle. C'est dans le Saint des Saints
que logeait l'arche d'alliance, coffret rehaussé d'or contenant les Tables de la
Loi. Leur dureté minérale symbolisait l'éternité. Remplacez le prodige en silex
du désert par le miracle de la Silicon Valley : vos tablettes sont les modernes
tables de la loi miniaturisées à l'échelle des puces et multipliées à l'infini.
Mais de quelle Shoah planétaire se paie aujourd'hui la croyance qu'un sacrifice
offert au deus ex machina rachètera
les péchés de l'humanité ? Chaque fois que s'allume une de vos idoles numériques
stipulant les nouveaux commandements de la divinité suprême, celle-ci ne fait-elle
pas entendre un éclat de rire qui se confond au cri de l'esclave dont le sang créa
ce fétiche ? Allons, si vous le voulez, constater ce phénomène de plus près.
S.J.
: Permettez-moi, le temps qu'il vous faudra pour traverser l'océan jusqu'en Europe,
de faire un bond dans Big Apple. Non sans emprunter le costume d'un vrai Job. Voyez
comme je rôde le long des trottoirs, posant le cul sur quelque boîte en carton d'emballage
à l'emblème du fruit défendu, plus misérable que le plus pouilleux des immigrés
clandestins dont l'existence vaut moins que ma dernière idole exhibée dans la vitrine
du sanctuaire aux gadgets, prêtant l'oreille aux hymnes à ma gloire. Cent milliards
de capitalisation boursière : je vois clignoter ce mantra sacré dans la fumée des
prières votives. Pourquoi ne pas prendre part aux cérémonies ? Me dresserais-je
sur ce piédestal de carton pour haranguer la foule et clamer que je suis le concepteur
de la Pomme, sans doute connaîtrais-je un mauvais sort. Capuche baissée, je m'empare
plutôt d'un fruit posé en offrande par cette jeune communiante casquée des objets
liturgiques. Elle pousse un cri devant le sacrilège mais je la rassure, égrenant
les pépins comme ceux d'un chapelet sur l'autel à ma dévotion. Tous les fidèles
m'entourent. J'aligne un, puis deux, puis trois, puis quatre grains de semence dans
la poussière du trottoir. Sans doute, à l'aube des civilisations, disposa-t-on de
la sorte unité, double, trinité, quadruple (quantités élémentaires facilement mémorables),
pour constituer l'énumération de base, définissant l'unité supérieure au moyen d'un
signe arbitraire. Un plus deux plus trois plus quatre : cela se retient. La somme,
pourvue d'un zéro, peut se multiplier à l'infini selon que l'on double, triple,
quadruple le signe rond, cette opération permettant de passer aisément de l'énumération
concrète à d'astronomiques abstractions, telles qu'il fut nécessaire d'en concevoir
pour aboutir au chiffre de cent milliards. Ainsi, la divinité suprême que représentent
ces dix pépins de pomme est-elle en voie d'acquérir son douzième zéro, promesse
d'éternité pour une église qui sera dite à juste titre universelle. Ce dont ne sont
pas absolument convaincus certains fidèles, munis d'électroniques tables de la loi,
dont j'observe la procession changer de trottoir pour entonner d'autres psaumes
et clamer plutôt son indignation face aux églises de la divinité suprême ; laquelle
a vu sa gloire connaître une croissance comparable à celle de mon chiffre d'affaires...
S.H. : L'éternité ne vous inspire pas d'autre message à transmettre aux vivants ?
S.J. : Mais je vous enseigne les plus hautes valeurs d'une civilisation !
S.H. : Serait-ce là tout votre legs à la postérité ?
S.J.
: Mon testament, j'ai pris soin de l'enregistrer dans la mémoire d'une tour. Il
devrait être rendu public le jour où l'autre élu d'Elohim, celui qui fait courir
les foules sur le trottoir d'en face, rendra lui-même l'âme et croquera les pommes
d'au-delà. Toutes les procédures juridiques se règleront entre nos avocats. Je ne
veux plus d'autre contact avec un imposteur croyant habile d'attribuer une origine
surnaturelle à ses délires passibles des tribunaux par leur antisémitisme primaire.
N'appartient-il pas toujours à la race des mortels, celui qui se prête au jeu d'un
dialogue posthume entre deux entités métaphysiques séparées par un abîme d'abstraction
? J'ignore qui en est le maître d’œuvre, et quelle est la finalité d'une telle entreprise.
Même si je devine l'insidieux passage du royaume des chiffres à celui des lettres.
J'use ici de mots si peu conformes à ma nature que je soupçonne quelque sorcellerie
littéraire dans pareil artifice. C'est ainsi qu'au cours de la vie, jamais je ne
me suis occupé d'étymologie. L'idée saugrenue me vient pourtant que, pas plus que
le mien, le patronyme de mon antagoniste ne fut l'effet du hasard. Sa racine germanique
ne laisse-t-elle pas entendre l'aboi de qui ameute, ou l'émoi de qui pousse à l'émeute
? S'il y a de la chasse dans une aventure où me voici traqué tel un gibier, moi
le prédateur des marchés planétaires, je ne me gênerai guère pour lui décocher la
flèche du Parthe : comment donc, mon cher, expliquerez-vous ce fait indubitable
que le succès dont vous avez bénéficié mondialement fut obtenu grâce à l'astuce
publicitaire d'un titre imaginé par votre éditeur, pour une brochure de quelques
pages reproduisant un discours somme toute assez banal ?
*
S.H.
: J'ignore si d'éventuelles antennes, captant nos messages, auraient le droit de
les rendre publics, tant nous en arrivons à l'essentiel - un mot devenu suspect
entre tous ! Il est vrai que mon être n'a pas quitté le royaume des mortels, mais
notre dialogue entier se trouve écrit dans cet entre-deux propre à la littérature,
où peuvent se faire entendre les voix d'un au-delà. C'est pourquoi j'ai prêté de
bonne grâce mon concours à ce théâtre de l'Atlantide, qui seul autorisait de prendre
le recul nécessaire pour éclairer non seulement le succès commercial de mon livre,
mais tous les phénomènes d'une édition réduite à la Grande Surface. Le monde sublunaire
ne devient-il pas fantomatique à mesure que les sortilèges technologiques y passent
pour surnaturels, empêchant les cerveaux d'être réceptifs aux incantations spectrales
dont s'inspirèrent les plus hautes créations de l'humanité ? Je vous confie ce scoop à l'heure où retentit en France un
événement sans précédent depuis l'Affaire Dreyfus. Au cours du siècle vingtième,
jamais quelques mots d'un élu du peuple, devant l'Assemblée nationale, ne provoquèrent
la fuite honteuse du Premier ministre et de son gouvernement de l'hémicycle, accompagnés
par l'ensemble du personnel de la majorité. Cette crise de la parole dominante,
incapable de répondre à la question d'un orateur, a pour origine une déclaration
du ministre de l'Intérieur, ayant prêché l'habituelle idéologie d'une hiérarchie
des civilisations. La question fut posée par un parlementaire d'ascendance esclave,
le Martiniquais Serge Letchimy. Significatif est le fait qu'il venait de cet espace
d'Atlantide où s'organisa le commerce triangulaire de la traite négrière, haut lieu
de la spectralité. Dans ses mots (« nulle
civilisation ne détient l'apanage des ténèbres ou de l'auguste éclat »)
s'entend l'écho d'Aimé Césaire, d’Édouard Glissant et de Patrick Chamoiseau : mots
qui firent s'évanouir comme autant de fantômes tous les porte-parole d'un pouvoir
dont le bavardage colonise nuit et jour les cerveaux. Ce pouvoir apparaît-il jamais
privé du fard que lui confère un simulacre de supériorité morale ? Seul pareil maquillage
autorise une présomption de civilisation. Pillages, carnages et saccages financiers
ne se conçoivent guère sans oripeaux de bourgeois gentilshommes inspirés par de
très hautes valeurs. C'est donc un séisme que déclenche l'héroïque Letchimy. Toute
une systématique de la duperie, du trompe-l’œil, du faux semblant par quoi le crime
organisé se représente à ses victimes comme un processus de progrès civilisateur,
auquel s'opposerait le régrès des autres cultures, tout cela se déchire comme un
masque pour laisser apparaître une tête de mort, dès lors que la voix des esclaves
éclaire l'ombre de cette civilisation.
S.J
: J'ai scrupule à vous interrompre, mais il y a du nouveau qui me fait abonder dans
votre sens. Vous aviez à peine prononcé les mots " commerce triangulaire "
et " traite négrière " que, par un changement d'orientation dans ce Luna-park
infernal, j'ai quitté la côte américaine pour franchir à pleins gaz la masse océane
et m'échouer sur la rive africaine alors même que vous abordiez en Europe. Comme
par un fait exprès, la casbah d'Agadir signalait un théâtre de l'Atlantide au-delà
des montagnes berbères. Le jeu de piste à travers l'Atlas conduisait vers un palais
de Marrakech où se donnait un bal costumé. Mon look de vagabond du Bronx tapa dans
l’œil des propriétaires (un couple célèbre cherchant à se réconcilier avec l'élite
morale et culturelle de la planète), non sans faire sensation chez les invités.
Chacun me prit pour mon propre sosie, remarquable de véracité. « Ce soir, soyez Ahmed ou Fatima »
s'exclama la maîtresse de maison travestie en femme de chambre. Elle dans son uniforme
et moi dans mes haillons, nous formions un très typique duo new-yorkais, suggéra
son mari dont une main flattait la burqa protégeant l'incognito du ministre français
de l'Intérieur, chargé de mission confidentiel pour les relations de l’Élysée avec
le Qatar, lesquelles se traitent à Marrakech. Cet Élysée qui était l'autre nom des
enfers, d'où je pouvais reconnaître le visage d'un croisé tapi derrière son grillage
mental. C'était là l'un de ces chevaliers porte-glaive occupant depuis plus de mille
ans les créneaux des citadelles occidentales, au nom d'une mission bouclière contre
les menaces barbares. Mais une civilisation notoirement inférieure pouvait-elle
être empêchée de gagner son rachat moyennant celui d'un club de football parisien
par cet émirat du Golfe ? Ou la revente à France Telecom, au dixième de sa valeur,
de la société marocaine des communications, préalablement endettée suivant les consignes
de la civilisation supérieure à hauteur du PIB national ? En bonne logique libérale,
on attendait du prochain gouvernement socialiste français qu'il finalise les dernières
modalités de l'escroquerie. D'un geste autoritaire, la femme de chambre me mit un
micro dans les mains. Je ne pouvais leur faire l'affront d'à ce point ressembler
au messie disparu sans leur devoir un discours. Que dire ? J'étais comme un acteur
aventuré sur la scène pour tenir un rôle inconnu. Le cercle autour de moi rappelait
celui des fidèles sur le trottoir de la Grande Pomme. A ceci près que ceux-ci paraissaient
attendre un ordre d'ils ignoraient eux-mêmes quel calife. Un rapide regard laissait
apercevoir Christine Lagarde voilée d'un hijab dans les bras de l'émir du Qatar,
la reine d'Angleterre en soubrette agaçant de son plumeau la nudité sous pagne de
mon vieux pote Bill Gates, et Lady Gaga tenant en laisse Mario Draghi par un collier
à clous. Sans savoir comment, j'ai tiré du fond de ma gorge un long cri modulé ressemblant
à celui d'un muezzin : « Osez la dialectique
du maître et de l'esclave et gagnez un iPad ! » L'assemblée ne
réagit pas. Très coquets dans leurs tenues de boys nègres, l'un fumant la pipe et
l'autre arborant un nœud papillon, le Premier ministre belge et le vicomte Davignon
- l'homme de la Commission Trilatérale et de l'uranium du Congo - me contemplaient
avec une perplexité lugubre. J'ai désigné les deux compères, brandissant au-dessus
de ma tête une tablette numérique : « Beaucoup
travaillent un an pour l'obtenir ; imitez-les en quelques instants ! »
. Les applaudissements se déchaînèrent au sens littéral du mot. Maints bruits de
ferrailles signalèrent la chute simultanée d'attirails métalliques assujettissant
le ministre des Finances de la Grèce à celui d'Allemagne. Tous exultaient. Jamais
avant la mort je n'avais connu pareils vivats. Ce fut Lloyd Blankfein, groom de
Goldman Sachs, coiffé d'une chechia palestinienne, qui improvisa la tombola devant
s'ensuivre, dont une illustre tête pensante habitant la propriété voisine, à peine
débarquée de son jet en provenance du Quartier Général révolutionnaire à Guantánamo,
décida qu'elle bénéficierait aux victimes du goulag de Cuba. Toute cette main d’œuvre
flexible et bon marché venait d'accueillir le sosie de Job comme un djinn auquel
elle octroyait le plus immense crédit, celui de les soulager d'une créance qui devait
peser quelques milliers de millions de dollars.
S.H.
: Mon vagabondage à moi m'a conduit au cœur de la capitale d'Europe, dans un parc
de verdure ayant pour nom celui de la vallée du Jugement Dernier : Josaphat. C'est
là que m'est parvenu votre message. N'y dirait-on pas que vous changez de registre
à plaisir, comme pour oblitérer toute analyse par une surenchère de visions sarcastiques
? Je n'ai rien perdu du récit de votre croisière transatlantique, ni du plaisant
tableau que vous brossez de l'élite mondiale à Marrakech, mais où conduisent vos
propos sous une telle dérision satirique ? Faudrait-il déplorer l'absence de morale
et de bon goût chez ces gens-là ? J'aurais aimé vous voir décrire le ministre français
de l'Intérieur en marchand du souk, muni de sa balance à peser les civilisations.
Crénom ! me voici par terre. Cette hurlante machine à deux roues m'a presque envoyé
dans l'étang, mais une famille maghrébine s'est occupée de rétablir, non sans moult
Hamdullillah, le fragile nonagénaire que je suis. Les interjections faisant appel
au nom divin demeurent innombrables en langue arabe, ce qui prouve assez l'infériorité
de cette civilisation, quand nous avons gagné la supériorité de la nôtre en abandonnant
les Seigneur ! Juste ciel ! Bonté divine ! Dame ! et leurs multiples variantes,
grâce à l'émancipation du joug religieux par la nouvelle divinité suprême. A mes
côtés s'est relevé de son tapis de prières posé dans l'herbe un petit homme aux
visage usé, les cheveux blancs couverts d'un bonnet de laine. Il rayonne d'une incompréhensible
joie, me saluant et m'aidant à me remettre sur pieds après cette embardée motorisée.
D'un banc de l'allée nous ont rejoints deux femmes en djellabas. Je réponds de bonne
grâce à leur invitation : un thé à la menthe ne se refuse pas. Le scandaleux n'est
pas, me dis-je en chemin, qu'un bonimenteur fasse la réclame du fromage de vache
au détriment du chèvre ; le scandale a lieu quand il s'empare du crachoir pour camper
dans la posture du penseur édictant ce qu'il ignore. Quelle grâce, quelle élégance,
quelle érotique pudeur dans le profil voilé de la mère et de sa fille ! Nul doute
que l'immense majorité des Français, de Le Pen à Mélenchon, partage l'opinion du
marchand de fromages relative à l'infériorité du chèvre sur le produit des vaches
du terroir. Ainsi faut-il occulter les enjeux mis en lumière par M.Letchimy, lequel
disparaît du débat public sous le brouillard d'une polémique insignifiante qui autorise
le marchand de fromages à jouer les indignés : « Je trouve regrettable de se faire insulter quand
on promeut les droits de l'homme » . Grand bien fasse à ces deux
femmes en voiles de couleurs vives que l'éclat de leurs splendides rires, explosant
d'une ferveur incommensurable pour choisir la botte de menthe au coin de l'avenue
Eisenhower, ne dépende jamais du zèle d'un marchand de fromages en burqa de ministre,
pensé-je en suivant leurs silhouettes moulées de laine et de soie. Si le bonimenteur
évoque un universalisme, la nécessité s'impose de traduire ce qu'a maladroitement
voulu dire ce distingué serviteur de l'idole, elle-même substitut de la divinité
suprême. Sous ce terme ne peut se dissimuler dans son esprit rien d'autre que l'équivalent général abstrait de toutes
les marchandises qu'est l'argent. D'où sa bévue de langage. Voulant signifier que
l'équivalence universelle du capital ne
peut être gérée que par les maîtres du monde - finalité pour laquelle ne les valent pas leurs anciens colonisés
-, le marchand de fromages usa de concepts relevant d'un autre rayon que le sien
dans le souk idéologique. Ce qui nous fait revenir à l'idole et à l'holocauste requis
par la divinité suprême, ainsi que me le suggère cette famille dont la foi ne requiert
pas d'autre sacrifice que celui du bouc annuel. Je fais le pari que vos Tables de
la Loi constituent l'aboutissement du fétichisme marchand. Quand l'usage aura dépouillé
l'ultime idole de son aura surnaturelle et qu'elle ne sera plus qu'un outil privé
de tout pouvoir sorcier, dans le temps où l'inexorable dévalorisation des marchandises révèlera
la misère des rapports entre les homme, la colère face aux marchands d'idoles sera
sans équivalent dans l'histoire !
S.J. : Le pseudocosme effondré, quelles pratiques et théories utilisables ? Quel réel et quel idéal ?
S.H.
: Si l'idole est un mensonge universel devenu seule finalité de l'humanité par le
profit qu'elle assure à ses managers, alors il n'existe plus au monde ni bien commun
ni concorde intérieure ou extérieure, seules raisons d'être de la sphère politique.
Chacun peut s'en aviser. Qu'on le souhaite ou le déplore, c'est à coup sûr un concept
central de l'islam - haqiqa, signifiant à la fois vérité et réalité
- qui propagera son influence dans les esprits européens. La très haute spiritualité
comme la très haute intellectualité de la culture arabo-musulmane attisent donc
maintes haines chez ceux qui fondent leur pouvoir sur l'ignorance des grandes œuvres
ayant fécondé leur propre civilisation. Comment dire à des larbins de Goldman-Sachs,
pensais-je en accompagnant cette famille marocaine, l'inspiration coranique du voyage
extatique narré par La Divine comédie, quand ils sont contraints d'ignorer
que leur maître s'y trouve décrit sous des traits sataniques avec plus de justesse
que n'en est capable aucun prostitué de la plume contemporain ? Comment faire admettre
l'inouïe liberté du Quichotte, où l'auteur entre en scène pour avouer qu'il
doit son histoire à la traduction d'un livre arabe ? Comment ne pas occulter le
Divan occidental-oriental où Goethe
ose la plus scandaleuse des exclamations : « Si
Islam veut dire : soumis à Dieu, Nous vivons et mourons tous en Islam » ?
Comment capter les dernières paroles de Rimbaud sur son lit de mort (lui dont les
Illuminations mêlaient usine et mosquée), telles qu'elles sont recueillies
par sa sœur Isabelle : Kerim Allah ? Comment enregistrer l'hymne à cette
civilisation, produit en pleine guerre d'Algérie, que constitue Le Fou d'Elsa
- la plus géniale création littéraire occidentale du dernier demi-siècle ? Un fou
inspiré - le Mejnûn - n'y oppose-t-il pas son poème sublime au discours du dernier
souverain de Grenade, en ce sommet des civilisations humaines que demeure le souvenir
d'Al Andalûs ?...
S.J.
: A propos de Grenade, vous ne devinerez jamais ce qu'il est advenu des trésors
de l'Alhambra. Car je ne vous ai rien dit de la tombola tirée, dans ce palais de
Marrakech, par l'innocente main de la cheikha Al Mayana Bint Hamad bin Khalifa Al-Thani,
fille de l'émir du Qatar, élue plus influente personnalité mondiale de la culture
par le mensuel américain faisant autorité en la matière, Art & Auction. Son mérite réside en l'acquisition
d'une toile de Cézanne pour quelques centaines de millions de dollars : Les joueurs
de cartes. Faut-il s'en étonner, si le poker menteur est métaphore d'un tel
monde ? Elle succède à Lady Gaga, primée l'année d'avant. Pourquoi l'actualité
serait-elle moins inimaginable que la présente fable ? Ainsi la chaîne du Qatar
Al Jazira devait-elle être désignée pôle culturel du monde occidental, ayant acheté
l'organisation d'une Coupe de football ainsi que les principaux clubs européens,
non sans mener sur d'autres terrains les opérations militaires exigées par une civilisation
supérieure. Dans la vitrine de ce cœur du wahhabisme allié d'Israël, figureront
quelques joyaux comme les mosaïques de l'Alhambra, parmi d'autres trophées : masque
de Néfertiti cédé par le musée de Berlin, frises du Parthénon déchues de leur temple
britannique, la Cène et la Joconde, Ronde de Nuit, Guernica...
Tout cela grâce à la tombola d'une fête costumée dans le Nord de l'Afrique !
S.H.
: A l'aube qui suivra la fin du grand bal masqué, fards et grimages réduits au néant,
viendra l'heure de ce que Hegel, à propos de la Révolution française, appelait des bacchanales de vérité où nul ne reste sobre.
Il sera bien question de la morale et du bon goût des fêtards de la veille ! Qu'un
aveugle système de prédation financière, suite à des égarements criminels ayant
occasionné d'importantes hémorragies dans ses liquidités, se soit vu gratifier de
plantureuses transfusions de sang public, une fois remis sur pied, n'ait eu de plus
pressant besoin que de fondre sur l'hôpital auquel il devait la survie, jusqu'à
prétendre saigner tout son personnel : voilà qui ne contrevient ni au sens moral
ni au bon goût d'un tel système, puisqu'il en est dépourvu. La question est plutôt
: où trouver les normes esthétiques et éthiques permettant de fonder une politique
susceptible de mettre hors d'état de nuire le rapace ? Question ne pouvant éluder
celle d'une échelle des valeurs dans la pyramide sociale. Si le crime organisé s'y
est emparé du sommet, n'est-il pas légitime de chercher quelque lumière dans les
bas-fonds ? L'histoire occidentale révèle qu'à chacune de ses étapes critiques
l'étincelle prophétique, philosophique et poétique surgit de ses entrailles ténébreuses.
La seule figure géométrique autorisant à penser que la nuit des profondeurs accède
au jour des antipodes est la sphère : telle qu'avant même le voyage de Colomb l'illustrait
Dante ; non sans emprunter au symbole du bouclier d'Achille, décrit par Homère comme
une métaphore du monde.
S.J.
: N'oubliez pas que nous sommes les acteurs d'un théâtre de l'Atlantide. En face
de moi s'étend ce fleuve Océan dont Homère ceint le bouclier d'Achille, puisque
j'ai rebroussé chemin depuis Marrakech en utilisant le plus vieux véhicule de la
mythologie grecque : le dos d'un taureau. N'est-ce pas le stratagème grâce auquel
une antique divinité suprême emporta la princesse phénicienne Europe, vers un destin
dont vous observez les conséquences au cœur de Bruxelles ? Zeus venait d'ailleurs
du mont Ida, premières syllabes de la montagne berbère Idaoutanen. Depuis ces contreforts
de l'Atlas plongeant dans l'Atlantique, j'interroge oueds et djebels pour y lire
comment les villes mutilées verront bientôt refluer l'électricité divine vers la
sève sacrée des arbres et des sources. Il sera bien question de peser la valeur
des fromages de vache ou de chèvre ! Les zélateurs des camemberts certifiés d'origine
peuvent coloniser l'espace des villes touristiques d'Agadir à Marrakech, entre ces
pôles où les animaux se nourrissent d'ordures l'exode rural a produit son désastre
dans les bleds à l'abandon. J'ai survolé villages et campagnes désertiques au cours
de mon voyage à dos du taureau. Baroud
est son nom, qui signifie poudre en arabe. Il me fut un cadeau du ciel en explosant
hors de son enclos lors de la fantasia pétaradante offerte par l'émir du Qatar aux
invités du bal masqué sur la place voisine du palais. J'y étais toujours pour eux
le sosie du prophète ayant offert aux hommes le visage clignotant de la dernière
idole, dont la bouche et les yeux produisent un miracle de bruits et d'images où
s'hallucine leur bétail. Je comprenais à les entendre que les équarrisseurs des
abattoirs se déguisent toujours en pâtres du bercail. Plus que jamais s'avérait
tenu par les Chicago boys le marché
de l'humaine barbaque. Chaque heure du jour une tour jumelle provoquant trois mille
victimes ne s'effondre-t-elle pas sous le choc des engins d'Apocalypse que sont
famine et peste, guerre et mort ?
S.H.
: Leurs holocaustes se chiffrent en millions de taureaux pareils à votre Baroud,
si le prix du travail annuel des esclaves produisant toutes les idoles à l'échelle
planétaire équivaut à 5000 milliards de dollars, soit le dixième du PIB mondial,
qui lui-même ne représente plus que 2 % de la masse des flux de la divinité suprême.
Sous la loi du Veau d'Or, le taureau pourrait être vu comme unité monétaire de référence
pour pallier les défauts d'un système en crise. Un taureau serait la valeur moyenne
d'une année de travail, quand celle de chacun de vos amis les propriétaires du monde
se chiffrerait en troupeaux de plusieurs milliers ou millions. Car valoir, c'est
peser. Ce qui n'a pas de poids (l'air, les astres, les nuages, l'amour et l'amitié,
la beauté, les idées, l'éternité d'un regard) ne vaut rien. Les "valeurs"
n'ont pas de valeur. Si le Capital a pour noyau la valeur, c'est que la
classe marchande n'est apte à gérer que de la matière, quelque idéologie qu'elle
déploie relative à l'immatérialité des dernières idoles. Mesurables et quantifiables,
elles occupent fallacieusement le royaume des idées dans le ciel des vitrines et
des magazines. L'escroquerie ne réside pas dans le fait que des réalités incommensurables
auraient acquis les attributs permettant de les valoriser, mais dans l'illusion
d'un tel fait. Pareille confusion mentale nécessite une aliénation collective telle
que la démence devient norme psychique obligatoire. La névrose constitutive du sujet
moderne selon Freud se transforme en psychose. Des citoyens faisant usage rationnel
de leurs cerveaux, s'il s'en trouvait encore, seraient en peine d'accréditer le
moindre discours officiel vendu sur la place publique, pour le motif qu'aucun ne
met en lumière la corruption du noyau de la réalité sociale actuelle. Innombrables
sont les bavardages déplorant maints effets d'une gangrène dont il est exclu d'analyser
les causes, une gamme assez large de phénomènes étant désignée à l'opprobre selon
la clientèle propre à chaque vendeur. S'il ne se trouve personne parmi les vivants
pour désigner le mal et proposer un remède, il faudra bien que l'ouvrier d'un tel
travail se lève d'entre les morts : celui dont la valeur d'usage était infinie quand
sa valeur d'échange était nulle. Tel est le raisonnement que je fus contraint de
suivre après avoir accompagné cette famille marocaine depuis le parc Josaphat jusqu'à
une rue Godefroy Devreese à Schaerbeek. Au moment d'entrer dans leur modeste immeuble,
mon attention fut attirée par l'affiche ornant une porte-fenêtre de la maison qui
lui faisait face. La vitrine de cette façade n'abritait aucune marchandise. Elle
témoignait plutôt du fait que l'inconcevable y avait été perpétré : la publication
d'un livre en exemplaire unique.
S.J. : J'imagine ce livre inspiré par l'un d'entre nous revenu lui-même du monde infernal. C'est du moins ce que dit le paysage qui se découvre au sommet du djebel où m'a transporté ce taureau mythologique.
S.H.
: Il se dégage du grimoire un réquisitoire contre le dernier demi-siècle, envisagé
comme achèvement d'une logique mise en œuvre voici cinq cents ans. Le noyau du
mal est vu dans l'inversion démoniaque par laquelle des valeurs matérielles quantifiables
se voient attribuer les qualités propres au spirituel, occupant comme telles des
zones que le psychisme humain réserva toujours à l'essence éternelle, à la transcendance
et au sacré ; quand ceux-ci, chassés par la colonisation marchande, se voient relégués
dans les zones où se fait le négoce des biens mesurables. Un tel processus étant
assimilé au "progrès", sa dénonciation se voit interdite par les instances
mêmes ayant opéré ce putsch mental ; à plus forte raison par celles se réclamant
de la critique sociale, identifiées au progressisme. D'où le blocage du monde
occidental. Qui se revendique de la "droite" capitalise les bénéfices
d'une telle situation, tirant profit du désarroi ; la "gauche", elle,
voit une déchéance idéologique dans toute référence à l'essence et au transcendant.
Conflit millénaire sans solution dans cette civilisation de la foi et de la raison,
de la réflexion et de la révélation...
S.J. : La vieille querelle entre Athènes et Jérusalem.
S.H.
: Ce livre introduit l'hypothèse d'une articulation du mythos prophétique,
du logos philosophique et du mytho-logos poétique par l'alliance entre
Jérusalem, Athènes et la Phénicie (rivage ultime d'Orphée comme d'Osiris), envisagés
comme embryon triadique au fond d'une matrice méditerranéenne qui aurait été mytho-logiquement
fécondée, dans les temps les plus reculés, par une semence venue d'outre les Colonnes
d'Hercule, c'est-à-dire de l'Atlantide. Un périple entre Cyclades et Caraïbes assure
la trame de cette histoire qui dans la cinquième dimension du rêve et de la mémoire
éclaire notre époque par l'Iliade en voyant les racines d'une civilisation plonger
dans la guerre de Troie.
S.J.
: Nous ne pouvons nier que nos marchandises ont joué le rôle du fameux cheval pour
faire s'ouvrir les murailles de la Troie soviétique. Un livre traiterait donc de
cette question ? Sa publication ne pourrait avoir lieu qu'hors de l'édition.
Le personnage principal y serait quelque aède homérique bénéficiaire de toutes les
malédictions humaines. Je m'en avise du haut de ce contrefort de l'Atlas où la vue
plonge vers l'Atlantique. L'aède n'est-il pas un vagabond qui traverse les villes
depuis la source des montagnes jusqu'au rivage des océans par le chemin des fleuves
et celui des nuages ? L'errance de son écriture postule un savoir d'avant comme
d'après le marché. Cela même qu'offre à mes yeux le paradigme de Tamaroute, ce village
berbère où quatre vaches aux noms d'espoir ont attiré Baroud. Ici le réel ne se
distingue pas de l'idéal ; il n'y est ni maîtres ni esclaves. Imprenable est le
regard sur l'horizon de notre Atlantide aussi bien que sur la tragédie se jouant
dans les relations humaines. J'en parle à mon aise pour avoir toujours tenu rôle
de mystificateur au moyen de mes idoles numériques destinées à brouiller le captage
des voix de l'au-delà.
S.H.
: C'est bien la négation du surnaturel qui sacralisa vos idoles. Ce livre impubliable
s'ouvrait sur une image de l'Hôtel de ville bruxellois dont la flèche eût été surmontée
par un dragon terrassant l'archange. De cette inversion découlaient toutes les autres.
Tel un garçonnet presque centenaire, j'exultais sur ce trottoir non loin d'un parc
portant le nom de la vallée du Jugement dernier. N'avais-je pas reçu de cet ouvrage
entr'aperçu dans une vitrine le contenu substantiel pour donner à mon best-seller
une suite qui en justifierait le succès commercial ?
S.J. : Il est vrai que votre nom est désormais une marque de fabrique bankable ! On pourrait dire qu'il participe de l'idolâtrie généralisée...
S.H.
: Parmi les foules urbaines divisées entre l'adulation de fétiches auxquels elles
offrent leurs âmes en sacrifice et l'indignation contre la divinité suprême, qui
revendique encore une vision globale ? Entre visionnés et visionneurs, où est la
place du visionnaire ? Pour tant de voyeurs, combien de voyants ? Drieu la
Rochelle à la Pléiade, autant qu'il vous plaira ! Son Gilles ne montre-t-il pas l'aède Aragon sous
les traits d'un conspirateur fanatique, manipulateur et pédéraste, qui n'en est
pas moins indicateur de la police et complice de la Sûreté d’État, face à qui Drieu
le fasciste se présente comme une "force authentique" ? Bien sûr,
« Gilles ne croyait pas un mot du marxisme.
La philosophie du devenir était corrigée dans son esprit par le scepticisme pragmatique
de Nietzsche ». C'est dire si Drieu la Rochelle annonçait l'actuelle
idéologie dominante, ainsi qu'on l'a vue s'exprimer dans les récentes opérations
militaires en Libye.
S.J.
: Vous m'accorderez que l'on dispose aux Enfers, depuis le jardin des Pléiades qui
agrémente ces Îles bienheureuses, d'un regard assez vaste pour embrasser tous les
horizons de l'Atlantique ainsi que le détail de ce qui se trame sur ses deux rives,
dans l'espace et dans le temps. C'est le sens même d'un tel Théâtre de l'Atlantide.
Pour comprendre le constant tropisme guerrier d'une civilisation comme celle de
l'Occident, rien de mieux qu'un héros de roman qui l'assume : « Il était
sur le chemin de Jeanne d'Arc, catholique et guerrière ».
S.H. : Ne lui fallait-il pas, en effet, refuser de voir la France « envahie par des millions d'étrangers, de juifs, de bicots, de nègres, d'Annamites » ?
S.J.
: Chaque chômeur est un immigré de trop : le slogan lepéniste est de la veine de
Drieu la Rochelle, noyau de l'idéologie contemporaine. Il faut cependant reconnaître
au personnage de Gilles que, traversant la mythologie littéraire du dernier siècle
comme un prédateur carnassier, cette bête féroce affamée de chair fraîche n'appartient
pas à l'espèce des charognards.
S.H. : C'est un fauve old fashion ; du temps où l'homme est encore un loup, non un chacal pour l'homme.
S.J. : D'où sa mélancolie : « Mais le Paris que j'aime, c'est celui des siècles pleins de sang ».
S.H.
: Quand les aigles impériaux n'étaient pas des vautours : « Contre l'invasion
de l'Europe par l'armée russe, il faudra que naisse un esprit de patriotisme européen.
Cet esprit ne naîtra que si l'Allemagne a d'avance donné une pleine garantie morale
à l'intégrité des patries, de toutes les patries d'Europe. Alors seulement elle
pourra remplir efficacement le rôle qui lui est dévolu par sa force et par la tradition
du Saint Empire romain-germanique de diriger la ligue européenne de demain. »
Ces mots prononcés par Gilles sont publiés en 1939, peu avant l'entrée de Drieu
la Rochelle dans la Kommandantur de la Propaganda Staffel hitlérienne.
S.J.
: Autrement dit, pour une civilisation supérieure comme la nôtre, ce qui se produisit
entre 1940 et 1945, puis jusqu'à nos jours, fut un mal nécessaire pour aboutir à
l'Europe de Bruxelles et de Francfort.
S.H. : Comme l'ordre matériel a son négatif, l'antimatière, l'ordre spirituel a le sien : la guerre.
S.J.
: Cet espace-temps d'inversion où le crime est non seulement admis mais recommandé,
récompensé, honoré, prévaut nécessairement à défaut d'une dialectique entre l'esprit
et la matière.
S.H. : Guerrière est la divinité suprême comme guerrières sont ses idoles et guerriers ses prophètes.
S.J.
: La guerre de tous contre tous qu'est le marché non soumis à une triple instance
esthétique, éthique et politique renverse la triade Liberté-Égalité-Fraternité en
son contraire: Bestialité-Rapacité-Duplicité.... C'est-à-dire B-R-D. Les mots de
la langue arabe se construisant sur les consonnes, il suffit de vocaliser cette
racine trilitère pour entendre Baroud. Ironique révélation !
S.H. : Si les humains risquaient un compte-rendu véridique de notre baroud aux Enfers.
S.J. : Il vaudrait, pour leurs marchands de fromages, moins qu'un camembert de chèvre.
Anatole Atlas, 21 / 2 / 2012
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