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Ananoïa III
L’Œil imaginal est organe d’une anthropogenèse, dit la voix de l’aède qui traverse les siècles depuis la première Parole.
Si l’être humain se définit par une dynamique imaginale, il en va dans chaque image de son humanité même.
C’est pourquoi l’on dit justement que l’œil parle.
Médiatrice entre le sensible et l’intelligible comme entre le concret et l’abstrait, l’image est le champ de
bataille d’une guerre entre Parole et Valeur.
L’industrie des représentations falsifiées par la tour Panoptic, dans sa propagande publicitaire au profit de Kapitotal,
n’avait jamais à ce point corrompu les réalités devenues pseudocosme planétaire.
Dans ces bacchanales de mensonges où titube un homo postmodernus
ivre- mort, celui-ci verrait s’accélérer sa déshumanisation par les millions
d’yeux des Palestiniens réduits à l’état de vermine (« Ungeziefer »
écrit Kafka dans La Métamorphose, anticipation géniale d’une essence
commune aux entreprises anthropocidaires), si son regard n’avait subi la
mutilation de bombardements psychiques autant que physiques.
Il est Œdipe aveugle ayant tué père et baisé mère comme ceux d’Hamlet.
Ce que doivent occulter les propriétaires du globe terrestre, tirant leurs plus-values d’une cadavérisation des globes oculaires de l’humanité.
Deux génocides fondent l’Occident judéo-chrétien. L’un narré dans l’Iliade, l’autre dans le Deutéronome.
Ilion, Sion. Le capitalisme en son essor, contre l’absolutisme d’Ancien régime,
usa du logiciel grec pour promouvoir les vertus de la politeïa
dans la cité démocratique. En sa phase d’agonie culturelle, il rejette les humanismes
antique et chrétien qui culminèrent dans la théorie communiste, pour promouvoir
une idéologie de la scission sociale sans médiation (winners & losers, élus & damnés)
ayant source dans un judaïsme de stricte observance.
‘‘Au diable l’antique, vive le quantique’’ est son slogan.
Le sionisme est inhérent à cette idéologie, qui aurait pu être un « ilionisme » si
l’Asie mineure, gorgée de pétrole, y avait rendu nécessaire une implantation
coloniale plutôt qu’en Judée. N’est-il pas normal que soit appelée quantique
l’imposture faisant d’hypothèses physiques dites quantas, une solution
magique effaçant toute question métaphysique ? Ainsi la confusion entre
accumulation de données et pensée entretient-elle une suprématie du quantum,
fondement de la logique bourgeoise. L’on peut alors nommer intelligence
artificielle une sophistication des techniques de miniaturisation pour le stockage des données,
au mépris des questionnements philosophiques sur l’intellect hérités d’Aristote.
C’est aux philosophes arabes que l’humanité doit la notion de monde imaginal
(‘alam al khayal), médiateur entre le sensible et l’intelligible.
Eux-mêmes furent intermédiaires entre le noûs poiètikos des penseurs grecs et l’intellectus agens de la scolastique médiévale.
Tel un cours d’eau souterrain dont le dévoilement révélerait le secret de l’Histoire,
cette notion resurgit sous forme de l’Esprit absolu chez Hegel. Puis est reprise par Karl Marx.
Qui écrit dans ses Grundrisse : « La nature ne construit ni machines,
ni chemins de fer, ni télégraphes électriques. Ce sont des produits de
l’industrie humaine ; du matériau naturel, transformé en organes de la volonté humaine.
Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme : de la force de savoir objectivée.
Le développement du capital fixe indique jusqu’à quel degré le savoir social général est devenu force
productive et jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la
société sont passées sous le contrôle de l’intellect général.»
Exprimant cette vision globale, Marx envisageait qu’une Organisation Internationale des Travailleurs
(constituée par des délégués de ce capital variable qu’est la force de travail),
ayant pour phare quelque Œil imaginal, s’empare du capital fixe afin d’orienter son emploi
dans le sens historique voulu par un « intellect général » orienté vers le communisme.
Cette vision globale, fidèle aux idéaux suprêmes des prophètes bibliques non moins que des
philosophes grecs, anticipe une recherche du temps perdu.
Elle résume l’enjeu de l’empire sur les cerveaux nécessaire aux détenteurs du
capital pour empêcher l’humanité d’avoir conscience de sa propre potentialité intellectuelle (et imaginale) collective.
L’aède soutient un tel pari sur le futur qui pose la question : Qu’est-ce que l’intellection ?
Question dangereuse entre toutes. Ne conduirait-elle pas à intelliger les crises du
capitalisme en leurs manifestations financières, militaires, sanitaires, identitaires
et bien sûr d’abord humanitaires. Tout à l’heure l’aède, sur un chemin de
promenade longeant la plage, ne comprenait pas comment ces touristes fortunés supportaient
un tel bombardement sonore à la terrasse de leur hôtel.
Question courtoise ; réponse musclée des agents de sécurité, alertés par les réactions outrées des bourgeois déculturés.
Sans intellection. Tarif journalier du palace maghrébin : le revenu annuel moyen d’un Africain.
« The Wave of Africa » vantent les publicités touristiques locales pour la coupe d’Afrique des Nations.
L’équipe d’Egypte loge dans un hôtel voisin. Par hasard, l’aède avait
croisé deux joueurs sortant de l’eau quand il s’apprêtait à plonger.
Dans son arabe approximatif, il les félicita d’appartenir au pays du grand romancier Naguib Mahfouz.
Réponse enthousiaste : intellection. L’Œil imaginal de Mahfouz illuminait les sourires des deux joueurs de football égyptiens,
comme son absence réifiait les touristes européens.
L’aède a son bivouac sur le Rocher des Djinns, face à l’hôtel Atlantic, où survint le plus
sidérant événement contemporain, qui sera consigné dans un grimoire digne de Robert Musil.
Dont l’Homme sans qualités, voici cent ans, se réclamait
d’un « état de fusion grâce auquel le Moi pénètre dans des étendues
infinies tandis que les étendues du monde entrent dans le Moi, si bien qu’il
devient impossible de distinguer ce qui vous appartient de ce qui appartient à l’infini ».
Ces mots peuvent être entendus comme l’un des chants du cygne de l’humanisme.
Ils sont incompréhensibles par qui a renié toute culture classique.
Lesté de cette science millénaire, l’aède éprouve combien sont
équivalentes mégatonnes de bombes et de pesticides physiques ou psychiques sur
corps et cerveaux réduits à une même contingence désacralisée. Si les firmes
sont différentes et les exécutants n’ont pas même uniforme, ces dévastations
massives partagent mêmes causes et finalités : Kapitotal.
Maquillées par les mêmes agents médiatiques de la tour Panoptic. Il va de soi qu’un tel
constat est exclu de l’espace public, où prolifèrent déplorations des effets
catastrophiques en même temps que forclusion de ce que Bertolt Brecht
nommait « les racines du Mal ». A savoir, le ventre d’une bête
immonde plus que jamais fécond. L’aède a baptisé schizonoïa cette
pathologie mentale propre au néocapitalisme, dont les contradictions font se
heurter des injonctions opposées : tyranniques dans le secteur de la
production où rien n’est permis aux travailleurs-esclaves ; libertaires
dans la consommation, où rien n’est interdit aux « machines désirantes »
chères à Deleuze et Guattari. Ce qui requérait une révolution sociétale des
mœurs vers la permissivité sans limite, accompagnant une contre-révolution
sociale à orientation fasciste. Les deux allant de pair dans la plus jouissive
des fausses consciences. Qui, parmi les bataillons entretenus par MUMMY
(Ministères-Universités- Médias), les visions de Marx et de Brecht
concernent-elles encore, dès lors que s’impose une soumission à TINA : There Is No Alternative ?
L’intelligentsia postmoderne est le foyer naturel de cette schizonoïa.
Ne voulant rien savoir de la production des marchandises, elle est la plus zélée vestale des fétiches marchands.
Nulle transcendance n’étant licite sinon celle du capital, font l’objet d’un culte sacré les icônes du marché.
A quoi s’emploient désormais ces agents publicitaires que sont devenus les anciens intellectuels.
De préférence dans l’industrie de la Valeur sans valeur, celle du faux luxe, de l’esbroufe et du look.
A quoi sont prostituées d’innumérables paroles sans Parole.
Tout cela se coagule en de gigantesques tumeurs malignes, l’empire des vapeurs olfactives
exigeant le support des magazines et chaînes télévisées pour se répandre mondialement,
non sans de lourds effluves excrémentiels. Ce qui élimine du paysage idéaux platoniciens,
Noûs aristotélicien, intellectus agens médiéval et general intellect envisagé par Karl Marx.
Masters, Owners & Leaders of Occidental Church
forment l’Eglise de la religion postmoderne. Encore faut-il avoir à l’esprit que le mot
church a pour origine le grec kurios signifiant seigneur.
C’est bien de seigneurie qu’il s’agit, dans le rapport entre les propriétaires du monde
et l’intelligentsia. Surtout lorsque celle-ci, prétendument progressiste, s’est
délestée du marxisme par « conviction radicale antitotalitaire ».
Elle a pour cheftaine la milliardaire Elisabeth Badinter, dont la firme Publicis
gère l’image de l’Arabie saoudite. Sionisme évangélique et salafiste est
nommé par l’aède ce nouveau canevas idéologique, après l’abolition de cette
colonne vertébrale théorique pour les dépossédés qu’était la dialectique
historique. Le moment Killer Donald, Biblik Bibi, Baby Mac et MBS est celui
d’un anéantissement de la politeïa. Qui va jusqu’à l’éradication de la notion
de Logos par l’intelligentsia postmoderne. Un autre logiciel s’impose grâce
auquel Trump serre le collier d’une Europe qu’il tient en laisse et musèle, en
la sommant d’obéir aux diktats aboyés par Elon Musk et JD Vance. Où est passée
l’intellection critique d’envergure historique ? Nous vivons le temps des âmes
compactes, sans intériorité. Nous ne connaissons plus celle de l’Homme sans
qualités révélant que « les grandes et bouleversantes idées se
composent d’un corps compact, mais caduc, et d’une âme éternelle leur donnant
signification mais étant tout, sauf compacte ».
Il témoignait de ce dont l’avenir héritera, sous le nom d’ananoïa.
Anatole Atlas, 2 janvier 2026
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