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Ananoïa II
Qui ne voit les principaux chefs de tribus du globe régner en gorilles sur des hordes bardées
de prothèses électroniques, hiérarchisées selon la race depuis babouins et
ouistitis du bas jusqu’aux orangs-outans du haut de l’échelle, dans une
macaquerie généralisée ? Les institutions académiques permettent aux bonobos de
disserter sur la pornographie, tandis que sont bannis les chimpanzés, coupables
– pour l’idéologie dominante, inspirée par Nietzsche – d’être humains, trop humains.
Technopithèque sera peut-être le mot d’usage courant, dans mille ans, pour désigner cette aberration dans
l’évolution des espèces que fut, au nom du progrès technique, la régression du
processus d’hominisation vers le primate inhérent au capitalisme en phase terminale.
Simiesques ne sont-ils pas la majorité des comportements requis pour
s’adapter à un Smartworld ayant, selon la dogmatique officielle, banni le Logos ?
Comment s’en étonner si la Parole était, selon l’humanisme, un
trésor mettant l’espèce humaine en relation avec l’Être ; dont la perte est
en corollaire profitable au monde clos de la Valeur, obéissant à l’Avoir ?
À quelle animachinalité l’homo réputé sapiens fut-il réduit pour être confiné dans des étables et
basses-cours, où sa damnation sous label démocratique est consacrée par
l’élection de ses maîtres ? A quelle humiliation de son être anthropos
doit-il consentir pour applaudir au mariage du couple de Rome et de la Judée
formé par Hérode et Tibère, puis sommeiller devant les écrans rejouant à Ghaza le
Massacre des Innocents ? Aux jeux du cirque médiatique, le peuple n’aime
rien tant que les shows de Salomé brandissant depuis deux mille ans la tête en
sang de Jean le Baptiste, condamné pour crime de vox clamantis in deserto.
Le Jourdain n’a cessé de faire couler le sang : d’où l’idée de Molière de
baptiser Monsieur Jourdain, son Bourgeois gentilhomme.
La bourgeoisie culturelle tire plus-value symbolique d’un prolétariat culturel d’autant plus
corvéable qu’il n’aspire plus qu’à rejoindre cette bourgeoisie, depuis
l’abolition de ce que Gramsci nommait « théorie de la praxis »
pour désigner le marxisme. La main d’œuvre issue des anciennes colonies représente
une part d’autant plus juteuse de cette force de travail que Nègres, Bicots et
autres métèques œuvrant dans les Belles Lettres assurent aux gendelettres bien
nés, c’est-à-dire issus de la bourgeoisie culturelle métropolitaine, un
surcroit de plus-value morale dont ils partagent la petite monnaie avec leurs
protégés de modeste origine. Les plus opportunistes comprendront que la part de
profit dont ils bénéficieront dépendra de la valeur des services rendus. Dans
le contexte actuel des tensions entre l’Europe et le monde arabo-musulman, toute
Parole étant soumise à la Valeur, a grimpé la cote du littérateur d’origine
maghrébine. La nouvelle star Boualem Sansal est ainsi louangée par le magazine Valeurs
actuelles pour « ne cesser de critiquer le réel avec acuité ».
La presse Bolloré signifie que le verbe du protégé, comme le stipule un
implicite contrat de parrainage, est dirigé contre sa culture et non contre
celle de sa protectrice, l’Europe. Mais de quel « réel »
s’agit-il, s’il est question des terres d’islam ? Un écrivain de toute
autre envergure, feu le poète, essayiste et romancier Abdelwahab Meddeb, offrait
une lumière essentielle sur l’apport d’Al-Andalous dans l’élaboration de la
modernité occidentale, donc du concept même de laïcité. La ville de Baghdâd,
longtemps appelée madinat al salam (cité de la paix) avait au IXe siècle
des maisons de la sagesse, où le penseur Al-Farabî conçut l’idée d’une
subordination des lois, non à la chari’â religieuse mais à des principes
intellectuels. Réalité que l’agenda propagandiste électoral rend impératif
d’occulter. D’où la promotion médiatique des Kamel Daoud et Boualem Sansal.
Un peu de respect pour cet octogénaire ayant eu l’héroïsme d’affronter l’un des plus détestables
régimes de la planète ! Vérolée, gangrénée, nécrosée, cancérisée comme
l’est cette planète jusqu’à la moelle, dès lors qu’y tient lieu de
transcendance le corruptible et le putrescible, il n’est aucun régime d’Afrique
du Nord qui puisse prodiguer des leçons de morale ; mais pourquoi les venins se concentrent-ils sur l’Algérie ?
S’il va de soi qu’est indéfendable dans tous les cas l’incarcération de quiconque pour ses opinions,
nul ne lira dans la presse aux mains des milliardaires que ce pays présenté comme
haïssable, contrairement à tous ceux qui l’entourent, n’est pas soumis à la
finance occidentale par l’esclavage de la dette. Quelque avarié que soit le
régime algérien, son crime inexpiable tient en un logiciel de résistance à
l’impérialisme qui forgea son indépendance économique, politique et culturelle.
Il n’en fallait pas plus pour que lui fût promis le sort du régime de Qhadafi.
L’Empire occidental s’est longtemps caractérisé par une conflictualité latente entre pouvoirs
spirituel et temporel du pape et de l’empereur. Couronne et tiare
ne se superposaient pas. Le sabre n’exerçait guère un même apostolat que le
goupillon. Mais surtout : grâce à l’héritage d’Al-Andalous, et au
sauvetage par les traducteurs arabo-musulmans de la pensée grecque, put se
déployer une intellectualité critique telle qu’une sommité comme Siger de
Brabant professait à la Sorbonne les savoirs d’Averroès, dans un cours auquel
assista Dante Alighieri – qui mentionne le nom de ce maître en son Paradis.
Comment tolèrerait-on que ces vérités soient connues, quand tout ce qui simule
une politique européenne se résume en une double croisade contre l’Est et le Sud ?
L’empire occidental a pour le matériel Donald et le spirituel Mickey.
Disneyland lorgne pour ses parcs d’attractions vers les bulbes colorés
du Kremlin : secrète raison de la guerre lancée par l’OTAN contre la
Russie, non sans la complicité de Poutine. Conformément à la doctrine de
destruction créatrice, est en cours un programme d’anéantissement par les
bombes sous divers prétextes nationaux, religieux ou tribaux, qu’il ne faut
entraver par aucune analyse rappelant un Impérialisme, stade suprême du
capitalisme de sinistre mémoire. D’ailleurs, n’est-ce pas l’intelligentsia
progressiste postmoderne qui a congédié Lénine ?
Depuis près d’une décennie, dans une série d’ouvrages introuvables à l’enseigne de la Sphère
Convulsiviste, sont publiées les aventures de Killer Donald, Biblik Bibi, Baby Mac et MBS,
quatuor donnant ses ordres au chaos planétaire, dont l’absence de
surmoi revendiquée se rit de toutes les normes civilisées. Sans riposte
intellectuelle notable. Ces personnages fictifs, cela va de soi, n’ont pas plus
de rapports avec la réalité qu’une chiquenaude ministérielle annulant un projet
du Collège de France, l’une des plus prestigieuses institutions académiques du
monde occidental. Ou qu’une offense à la pensée critique, à la liberté
d’expression et à l’engagement social par l’Université de Bruxelles, au cas où le
sens de ces trois idéaux serait désintégré par un recteur peu scrupuleux, qui
les appliquerait à la baronne Amélie en couronnant son chapeau du diadème de l’impératrice
Eugénie dérobé au Louvre, tout en la gratifiant d’un doctorat honoris causa.
Le déshonneur dont serait frappée l’institution rend inimaginable une
scène aussi burlesque. Car MUMMY (Ministères-Universités-Médias) veille, au
service de TINA (There Is No Alternative). Un sérieux apparent se doit d’être
respecté. La défense d’un rapport social ne dépend pas seulement de ses agents réactionnaires ;
il faut ménager l’illusion d’un véritable progressisme.

Rompue à tous les simulacres, la baronne Amélie ne peut rivaliser avec des intellectuelles postmodernes
comme la sociologue Nathalie Heinich. Celle-ci appartient à l’escadron
d’idéologues officiels ayant justifié la mise à mort d’un colloque sur les
rapports entre l'Europe et la Palestine, programmé par le Collège de France.
Armée renforcée par les mercenaires d’origine arabo-musulmane, en première ligne pour
apporter leur caution au sionisme d’extrême-droite (pléonasme). C’est en
fouetteuse que la sociologue monte au front sur la scène du combat.
« La liberté académique ne signifie pas celle de dire tout ce qu’on veut » :
sa cravache verbale se veut cinglante contre les plus éminents experts de la
question. « Cette annulation n’est pas une atteinte, mais au contraire
une protection de la liberté » : banal paralogisme policier qui
aurait clôturé le débat, si n’était survenu un miracle. Celui-ci est dû (caprice
du destin) à une historienne de l’université bruxelloise ayant sacré la baronne
Amélie. La tribune publiée quelques jours plus tôt dans Le Monde par
Jihane Sfeir est providentielle en ce qu’y sont articulées les catégories du
DEVOIR, du POUVOIR et du SAVOIR dans leurs tensions conflictuelles. Evoquant la
production de SAVOIR sur Israël et la Palestine, l’autrice met en lumière un
double attentat du POUVOIR. Celui-ci prétend neutraliser celui-là par une intimidation
fondée sur l’implicite postulat d’un DEVOIR supérieur de neutralité, par
essence associé à tout ce qui concerne l’Etat juif. La fulgurance du texte
tient principalement en ce qu’il fait s’écrouler cette construction
pseudologique abondamment relayée par les médias, par une évidence
occultée : dans le génocide perpétré à Ghaza, c’est tout le SAVOIR qui fut
délibérément anéanti par un POUVOIR lié à celui qui interdit d’en parler. Ne
voit-on pas à l’œuvre un POUVOIR se voulant absolu, dictant ce que serait un
DEVOIR universel, au mépris du SAVOIR ? Jihane Sfeir fait basculer
l’édifice idéologique imposant, sous couvert d’équilibre et de juste mesure,
une « équivalence artificielle » entre l’anéantisseur et l’anéanti.
Son argumentaire en faveur du SAVOIR prend dès lors l’avantage intellectuel sur
la fouetteuse au service du POUVOIR, en revendiquant un suprême DEVOIR de
rupture avec la « neutralité de façade » exigée par ce POUVOIR,
tueur du SAVOIR. Car : « Il existe une responsabilité
intellectuelle à nommer les violences, même lorsque l’institution préférerait
qu’on les taise » ; quand « ce qui devient suspect, ce
n’est plus l’erreur, mais le conflit. »
« Un laboratoire du dissensus éclairé, où la parole des opprimés peut encore trouver
sa place et être entendue ». Cette idéale vision de ce que DEVRAIT,
POURRAIT, SAURAIT être une université sous d’autres rapports sociaux,
par quoi Jihane Sfeir conclut sa tribune, ajoute à la triste perplexité de qui aurait assisté
au couronnement académique de la baronne Amélie. Si Monsieur Jourdain s’y fût
trouvé au premier rang, en compagnie de Tartuffe et des Précieuses Ridicules,
où est passée l’ancienne intelligentsia de gauche : celle dont témoigne le
fait qu’une banderole de Roger Somville datant de Mai 68 orne encore le
rectorat de l’ULB ? « Liberté d’expression, pensée critique,
engagement social » : caricaturales antiphrases à propos de la
baronne Amélie, qui voit en le marxisme des « élucubrations obscures
ayant accouché de livres indigestes et d’idéologies monstrueuses ».
Il est à craindre que le progressisme postmoderne soit du même point de vue.
Mais il n’y a lieu d’en vouloir ni à la rectrice de l’ULB ni au recteur de la VUB.
L’une est trop jeune, l’autre trop vieux pour avoir les moyens de comprendre la
portée catastrophique à long terme du discrédit jeté sur leurs institutions par de pareilles bouffonneries.
Le principal bureau de l’aède c’est la rue ; une rue longue de 5000 ans.
Depuis le temps de Gilgamesh, il porte un regard synoptique sur les conflits du monde
civilisé. Ce qui lui permit de fréquenter le jardin d’Akademos près d’Athènes,
où les amis de Platon entretenaient le feu sacré du Logos, aussi bien que celui
d’Everberg non loin de Bruxelles. Un tel regard lui fait voir ensemble Socrate,
le Christ et Karl Marx. Trois daimôns de l’histoire occidentale qui seraient
dangereux pour le capitalisme si l’on écoutait leurs messages complémentaires,
et s’ils n’étaient neutralisés par les instances ayant en charge la défense du
rapport social comme par celles faisant profession de simuler une opposition.
Une même coupe fut le récipient de la ciguë et du vin de la dernière Cène, qui
servit de métaphore au troisième pour faire voir un Moloch boire leur sang dans
le crâne de ses victimes. Si “metanoïa„ fut le terme utilisé par Platon,
puis par la scolastique, pour désigner un bouleversement spirituel,
il n’est peut-être pas impertinent d’inviter
leurs héritiers – donc ceux du marxisme – à un exercice d’ananoïa.
Anatole Atlas, 8 décembre 2025
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